• 053. Faire parler les actes : CARPENTIER ou DÉCARPENTRIES ?

    La lecture attentive et intégrale des actes d’état civil révèle parfois quelques bizarreries, suscitant bien des interrogations si bien que certaines situations, banales en apparence, laissent alors perplexe…

     

    Quand Joseph CARPENTIER décède le 18 octobre 1892 à Pecquencourt (Nord), il était « âgé de soixante six ans trois mois pontier né à Vred, domicilié à Pecquencourt, fils des défunts Jean Baptiste Louis Carpentier et Marie Sophie Joseph Décarpentrie, veuf en premières noces de Catherine Joseph Collin, époux de Eulalie Marie Joseph Goube ».

    Joseph était donc né vers le mois de juillet 1826. Mais à Vred on ne trouve qu’un acte de naissance au nom de Joseph… « DÉCARPENTRIE » !

    Né de père inconnu

    Donc le dimanche 9 juillet 1826, Nathalie BECQUET, accoucheuse, déclarait à l’officier de l’état-civil que « Marie Sophie Joseph Décarpentrie, âgée de vingt six ans, fileuse, domiciliée en cette commune, est accouchée hier à sept heures du soir, en son domicile, d’un enfant du sexe masculin, qu’elle nous présente et auquel elle donne le prénom de Joseph ». Une mention marginale complète cet acte : « Joseph Décarpentrie, que concerne l’acte ci-contre a été légitimé par l’acte de mariage entre Jean Baptiste Louis Carpentier et Marie Sophie Joseph Décarpentrie en date du cinq août mil huit cent quarante n° 47 de l’acte ce 21 février 1845 ».

    Le renvoi laisse entendre que le mariage a eu lieu à Vred. Un signet particulièrement jauni marque la page du registre : « mariage n° 47 CARPENTIER-DECARPENTRIE ». Marie Sophie est célibataire mais l’acte est muet pour Jean Baptiste Louis, ils sont âgés respectivement de quarante et un et soixante ans, tous deux nés et domiciliés à Vred. Leurs parents et presque tous leurs grands-parents y sont décédés, les dates et lieux sont précisés. La légitimation de Joseph clôt effectivement l’acte. Benoît CARPENTIER, quarante-deux ans, joueur de violon, frère de l’époux, et Nicolas DÉCARPENTRIE, trente-trois ans, journalier, frère de l’épouse, sont témoins.

    Qu’un brave vieux garçon, épouse une fille-mère dont il reconnaît le fils déjà adolescent est déjà peu banal mais on peut aussi se demander pourquoi le mariage est si tardif. Rien, apparemment, ne le justifie. L’un et l’autre appartiennent à des familles implantées de longue date dans ce petit village. Ils se sont forcément toujours connus. Une opposition familiale semble peu crédible puisque leurs parents et grands-parents sont décédés depuis bien longtemps et que leurs frères respectifs assistent au mariage.

    Une anomalie saute aux yeux : la mairie a attendu plus de quatre ans avant d’inscrire la légitimation en marge de l’acte de naissance. Oubli réparé lors du recensement des jeunes gens en vue de la conscription sans doute… Joseph passera d’ailleurs devant le conseil de révision en mars 1847.

    Le prénom surprend. Si la grande majorité des garçons et de nombreuses filles portent le prénom de Joseph, c’est toujours en dernier mais jamais comme prénom unique ni même en premier lieu.

    Joseph à travers l’état civil

    Le ratissage des registres de Vred a permis de retracer non seulement les grandes étapes de la vie civile de Joseph mais aussi d’apprécier ses relations avec la famille CARPENTIER à travers les actes qui le concernent personnellement mais aussi ceux où il apparaît.

    Il était veuf de Catherine Joseph COLLIN lorsqu’il s’est remarié le 19 décembre 1868 à la mairie de Vred avec Eulalie Marie Joseph GOUBE, jeune veuve chargée de deux enfants. Sa mère était déjà décédée, cependant Jean Baptiste Louis CARPENTIER, quatre-vingt-huit ans, était présent ainsi que Louis CARPENTIER, son oncle paternel âgé de soixante-dix-sept ans.

    Marie Sophie Joseph DESCARPENTRIE était décédée le 3 mars 1858 à Vred, à l’âge de cinquante-huit ans. Les déclarants étaient Jean Baptiste Louis CARPENTIER, soixante-dix-huit ans, pontonnier, son époux et Joseph CARPENTIER, trente-deux ans, journalier, son fils, tous deux domiciliés à Vred. Rien de particulier donc.

    Le 28 avril 1857, lors du premier mariage de Joseph CARPENTIER et de Catherine COLLIN à la mairie de Vred, Marie Sophie Joseph DÉCARPENTRIE, consentante, ne pouvait pas « se trouver à cette célébration pour cause d’infirmité » mais Jean Baptiste Louis CARPENTIER, soixante-dix-sept ans, était présent. Parmi les témoins, on note avec surprise : « Jean Baptiste Joseph Carpentier, âgé de cinquante quatre ans, garçon meunier, frère de l’époux… domicilié à Vred ». Sauf erreur, Jean Baptiste Louis CARPENTIER aurait donc eu un autre fils, né vers 1803 ! Deux enfants naturels légitimés ? Bizarre…

    Le jeune couple a eu rapidement un fils, François Joseph, dont le décès sera déclaré le 6 septembre 1858 par Joseph son père, accompagné de Jean Baptiste Louis son grand-père. Le premier juillet 1865, tous deux déclareront encore le décès d’un second enfant, Sophie Joseph, âgée de quatre ans.

    Il résulte de ces actes que si Jean Baptiste Louis n’est pas le père biologique de Joseph, du moins se comporte-t-il en parfait père adoptif et réciproquement puisque, le vingt-huit janvier 1870, c’est Joseph qui déclarera le décès de son père. Resté alerte jusqu’à son dernier jour, il est décédé subitement : « hier vers huit heures du soir, Jean Baptiste Louis Carpentier, âgé de quatre vingt neuf ans, ancien militaire pensionné, né et domicilié à Vred, fils […] veuf de Marie Sophie Joseph Déscarpentrie, est décédé près de sa demeure ».

    Au vu de tous ces actes, la situation apparaît parfaitement normale. Tout montre que Joseph était bien intégré à la famille CARPENTIER et qu’un réel attachement a existé entre « père » et « fils ». Cependant un autre fils intrigue et un passage ravive des souvenirs familiaux.

    L’acte de décès de Jean Baptiste Louis rappelle qu’il a eu un passé militaire. Ses descendants affirmaient effectivement qu’il avait pu devenir pontonnier grâce à ses états de services mais surtout, ils ne manquaient jamais une occasion de souligner, plus ou moins à propos, qu’un militaire désireux de se marier pouvait rencontrer de sérieuses difficultés… On commence à deviner le pourquoi de ce leitmotiv

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    Le pontier ou pontonnier de Vred à la manœuvre.

    De plus, le ratissage montre un autre CARPENTIER, presque homonyme et contemporain de Jean Baptiste Louis mais marié et père de famille. À tirer au clair…

    Fructueuses recherches…

    Elles portent évidemment sur le garçon meunier et sur l’autre Jean Baptiste Louis.

    Le suivi de ce dernier qui a épousé Rosalie DUFLOT le 25 frimaire an XI (16 décembre 1802) et qui apparaît par intermittence dans les registres, dégage des éléments troublants. Il a le même âge que le mari de Marie Sophie Joseph DESCARPENTRIES et il est lui-aussi fils de… Pierre et Euphroisine MARTEAU !!

    Six mois et demi plus tard, le 12 messidor an XI (30 juin 1803), les jeunes époux ont un premier enfant, Jean Baptiste François Joseph, né à Vred. Ce dernier a donc lui-aussi exactement le même âge que… Jean Baptiste Joseph CARPENTIER, le garçon meunier, alors âgé de cinquante quatre ans, déjà rencontré le 28 avril 1857 lors du mariage de son « frère » Joseph CARPENTIER avec Catherine COLLIN. Il épousera en premières noces Marie Rose THUILLIEZ le 3 mai 1830 à Vred. Veuf, il se remariera le 12 février 1873, toujours à Vred, avec Sophie Joseph LEBLANC en présence de ses cousins Michel et Henri CARPENTIER et en premier lieu de son « frère » Joseph CARPENTIER, âgé de quarante-sept ans, donc né… vers 1826, pontonnier, tous domiciliés à Vred !

    Deux filles suivront. L’aînée, Rosalie Euphroisine Joséphine, née en 1811, mourra en 1832 et on perd la trace de la petite dernière, née en 1814. Et bien que Rosalie fût encore jeune, elle n’aura plus d’enfant et elle décèdera le 17 mai 1826 à Vred.

    Dans sa jeunesse, l’époux de Rosalie DUFLOT ne savait pas signer, il a commencé à écrire son nom tardivement. On trouve sa signature aux décès de sa femme le 17 mai 1826, de sa mère le premier janvier 1827 (je carpentier) et de sa fille Rosalie Euphroisine Joseph en 1832. Connaissant cette signature, il a été possible d’attester de sa présence, et par conséquent de son lien de parenté, au mariage de sa sœur Ambroisine Joseph avec Pierre François Joseph DUBRULLE le 2 mars 1813 puis à celui de son frère Louis Joseph avec Victoire MOREAU le 12 juin 1816 et enfin, il est témoin mais sans signer le 19 octobre 1813 au mariage de son frère Henry Benoît avec Albertine LEROY. Il est alors âgé de trente-trois ans, ex soldat, précision inhabituelle laissant penser qu’il s’était engagé d’autant plus que de 1803 à 1811, on ne trouve aucune naissance à son foyer.

    Mêmes parents, même âge et - sans être graphologue, cela saute aux yeux - même signature. Un passé militaire, les mariages qui se succèdent et deux individus mais un seul décès, tous ces éléments qui s’emboîtent parfaitement décrivent une situation courante à un détail près.

    Le mariage de Jean Baptiste Louis avec Marie Sophie Joseph passe son veuvage sous silence. Un autre « oubli » ? Ne faut-il pas y voir plutôt un geste délibéré pour permettre la légitimation d’un enfant adultérin conçu du vivant de l’épouse ? La famille du maire étant elle aussi compliquée et ses liens avec les CARPENTIER avérés, sa complaisance ne peut être exclue.

    On ne peut écarter non plus que deux frères aient des prénoms et des âges voisins. On a vu des officiers d’état civil se tromper d’acte de naissance pour publier les bans et préparer l’acte de mariage sans que l’intéressé et l’assistance exigent une rectification.

    Joseph à travers les actes paroissiaux

    Pour en avoir le cœur net, la consultation de quelques actes paroissiaux aux fins de vérification et de comparaison s’avère indispensable.

    L’acte du mariage religieux de Joseph CARPENTIER et de Catherine COLLIN confirme que l’époux a bien un frère prénommé Jean Baptiste CARPENTIER. Celui de Jean Baptiste Louis CARPENTIER et de Marie Sophie Joseph DÉCARPENTRIE n’a eu lieu que quatre mois et demi après le mariage civil, ce qui est inhabituel. Contrairement au maire, le curé n’avait aucune raison de taire un détail gênant : « L’an mil huit cent quarante, le vingt-six novembre … la publication des bans faite les quinze et vingt-deux de ce mois avec dispense obtenue d’un ban … Jean Baptiste CARPENTIER, soixante ans, veuf de Rosalie DUFLOS, de cette paroisse, et Sophie DÉCARPENTRIE, trente-neuf ans, fille majeure … ».

    Le maire a donc délibérément établi un « faux » pour permettre la reconnaissance par ruse de Joseph ! L’affaire a cependant dû faire quelque bruit puisqu’il ne l’a apposée en marge de l’acte de naissance que lorsqu’elle est devenue inévitable et qu’un signet marquait la page. Comment, après cela, mettre encore en doute la paternité de Jean Baptiste Louis ?

    L’acte de baptême de Joseph n’est pas moins intéressant : « L’an mil huit cent vingt-six, le dix juillet après nous être assuré que la déclaration de naissance, voulue par la loi, a été faite, a été baptisé par nous, soussigné, joseph Descarpentries né l’avant veille, à sept heures du soir, fils illégitime de sophie Descarpentries, non mariée de cette paroisse ; le parain joseph adolphe Dubrulle ; la maraine euphroisine Carpentier, tous deux de cette paroisse, lesquels ont dit ne savoir écrire Desmarets curé de Vred ».

    Il ne fallait pas espérer trouver le nom du père dans cet acte puisque depuis la Révolution, les prêtres s’étaient vus retirer la tenue de l’état-civil au profit des officiers municipaux. Malgré sa pauvreté apparente, le document renforce les intuitions. La marraine est une CARPENTIER – ce qui prouve que les CARPENTIER et les DÉCARPENTRIES se connaissaient fort bien – et elle est prénommée Euphroisine comme la très officielle grand-mère paternelle du baptisé. Ce détail, en suggérant un lien entre les deux femmes, constitue si besoin est un indice supplémentaire en faveur de la paternité de Jean Baptiste Louis.

    Il faut revenir sur le « choix » du prénom de l’enfant. « Imposer » un prénom peut être lourd de sens : affirmer le lignage, prédestiner, laisser filtrer un secret... Marie Sophie n’a fourni aucun indice susceptible de trahir le père, elle n’a pas non plus adopté le prénom le plus caractéristique du parrain. Tout s’est passé comme si elle ne pouvait relier cet enfant à personne et qu’il devait rester le plus anonyme possible. Il s’agissait peut-être d’une forme de déni de grossesse.

    Mais les presbytères recèlent parfois de précieuses sources inattendues. Au tout début du XXe siècle, l’abbé NOISETTE avait entrepris de dresser la généalogie de ses paroissiens d’après les registres de catholicité et la connaissance qu’il avait de ses paroissiens. Il attribuait cinq enfants à Jean Baptiste Louis CARPENTIER et Rosalie DUFLOT. Il semble qu’il ait dédoublé d’une part, Jean Baptiste François Joseph en Jean Baptiste Joseph né en 1802 et en François Joseph né en 1803 et d’autre part, Rosalie Euphroisine Joséphine en Euphrosyne née en 1810 et Rosalie née en 1811.

    À ces détails près, ces travaux coïncident parfaitement avec l’état civil et présentent en outre l’avantage d’utiliser les prénoms usuels. Ainsi, ils confirment qu’effectivement, la marraine de Joseph est couramment prénommée Euphrosyne. Ils permettent aussi de démêler rapidement les filiations et les alliances. Nous constatons donc qu’Antoine CARPENTIER, grand-oncle de Jean Baptiste Louis CARPENTIER et Marie Élisabeth DUPUIS, cousine utérine d’une bisaïeule de Marie Sophie Joseph DÉCARPENTRIES s’étaient déjà alliés en 1751. Cette union qui préfigure déjà celle de 1840 prouve que les deux familles se fréquentaient de longue date.

    L’affaire se corse

    Elle semblait classée mais… une vérification pour d’autres raisons dans les registres de l’état civil a prouvé qu’il aurait fallu s’intéresser non seulement aux CARPENTIER mais aussi aux DÉCARPENTRIES.

    C’est avec stupeur qu’on découvre une lacune de l’abbé NOISETTE. Le 23 mai 1824, acte n° 53, Anastasie BECQUET était déjà venue déclarer « que Sophie Joseph DÉCARPENTRIE âgée de vingt-cinq ans profession de fileuse de lin demeurant à Vred fille de défunt François et de Constance Joseph LEGRAND est accouchée hier à midi au domicile de Jean Baptiste CARPENTIER de cette commune d’un enfant du sexe féminin qu’elle nous présente et auquel elle donne le prénom d’Euphroisine Joseph le tout en présence de Jean Baptiste CARPENTIER âgé de quarante trois ans profession de journalier demeurant à Vred … les témoins ont signé avec nous … ». Dans la table annuelle en fin de registre, le rédacteur a pris sur lui de noter : « n° 53 CARPENTIER Euphroisine » sans toutefois préciser ni le prénom du père ni même le nom de la mère. La table décennale reprend : « CARPENTIER Euphrosine  22 mai 1824 ».

    L’enfant ne vivra pas. Le 8 juin 1824, à la mairie, « sont comparus Jean Baptiste (Louis) CARPENTIER âgé de quarante trois ans journalier demeurant à Vred voisin de la défunte … lesquels nous ont déclaré que Euphroisine Joseph DÉCARPENTRIE âgée de seize jours domiciliée en cette commune fille naturelle de Sophie Joseph DÉCARPENTRIE est décédée en son domicile hier à six heures du soir… les comparants ont signé avec nous… »

    Il s’agit indubitablement des futurs mariés de 1840 : Marie Sophie Joseph DÉCARPENTRIE et Jean Baptiste Louis CARPENTIER qui, depuis son mariage avec Rosalie DUFLOT, avait appris à écrire au moins son nom. On aurait dû se douter qu’ils étaient voisins… L’acte décrit une atmosphère radicalement différente de celle qui transparaîtra deux ans plus tard lors de la naissance de Joseph. L’événement est heureux, l’ambiance familiale. L’accouchée est prise ouvertement en charge par Jean Baptiste Louis qui l’accueille et donne à l’enfant, une CARPENTIER, le prénom d’Euphroisine qui est celui de sa propre fille et de sa propre mère qui vit encore puisqu’elle décèdera le 29 décembre 1826 à Vred. Mais qui est le père ?

    Retour au presbytère de Vred… L’acte de baptême complète à merveille l’acte de naissance : « L’an dix-huit cent vingt quatre, le vingt deux Mai après nous être assuré que la déclaration de naissance, voulue par la loi, a été faite, a été baptisé par nous, soussigné, euphroisine joseph Descarpentries née en ce jour, à Midi, fille de sophie joseph Descarpentries, non mariée de cette paroisse, le parain nicolas joseph Descarpentries, oncle maternel de l’enfant, la maraine euphroisine joseph Carpentier, tante paternelle de l’enfant, tous deux de cette paroisse ; lesquels ont dit ne savoir écrire Desmarets curé de Vred ». Remarquons que le curé aurait baptisé l’enfant le jour de sa naissance, mais la veille de la déclaration en mairie…

    L’acte de sépulture religieuse, daté du huit juin, confirme que l’enfant est décédée la veille à six heures et demie du soir mais n’apporte rien de plus.

    L’enfant est donc notoirement fille de Jean Baptiste François Joseph CARPENTIER, unique fils de Jean Baptiste Louis et de Rosalie DUFLOT. Comme elle a été bien accueillie malgré l’absence de son père, on se demande pourquoi les deux jeunes gens, libres tous deux, bénéficiant visiblement de l’accord de leurs familles, ne s’étaient pas mariés.

    La clef de l’affaire 

    C’est le registre de conscription de l’année 1823 qui fournit enfin la clé de l’histoire (1R723 canton de Douai n° 464 aux AD59).

    Jean Baptiste François Joseph CARPENTIER avait vingt ans. Le registre de recensement en donne un portrait sommaire : « cheveux châtains blonds, sourcils châtains, yeux bleus, front (-), nez petit, bouche moyenne, menton rond, visage plein, teint pâle, marque particulière : cicatrice entre les deux yeux, taille : 1 m 685 ». Au tirage au sort, il avait eu la chance de tomber sur un bon numéro. Simple journalier, il avait préféré monnayer cette aubaine. Le 11 décembre 1823, il remplaça donc Ferdinand François PINQUART, fils d’un cultivateur de Roost Warendin. Il fut incorporé le 19 janvier 1824 pour 7 à 8 longues années.

    Vers la fin de cet été 1823, il avait eu une liaison avec sa voisine Marie Sophie Joseph DÉCARPENTRIE, pauvre orpheline âgée de vingt-quatre ans, il la laissait enceinte de ses œuvres. La famille CARPENTIER s’en cachait si peu que Jean Baptiste Louis CARPENTIER, le futur grand-père, assuma ouvertement cette situation. C’est donc chez lui que Marie Sophie accoucha mais, le père de l’enfant étant absent, on ne put enregistrer la nouvelle-née que sous le nom de sa mère. Jean Baptiste François CARPENTIER avait peut-être envisagé de régulariser la situation dès son retour, comme cela se pratiquait d’ordinaire. Quoi qu’il en soit tout le monde pensait qu’il épouserait Marie Sophie et reconnaîtrait son enfant, comme le suggèrent les tables annuelles et décennales. La mairie de Vred avait d’ailleurs anticipé. On fit immédiatement baptiser l’enfant qui reçut un prénom de famille : Euphroisine comme sa tante paternelle et marraine et comme la mère de son grand-père paternel, laquelle vivait encore. Mais vingt jours plus tard, le grand-père, encore lui, déclara le décès de l’enfant.

    Il faut maintenant admettre que suite à ces événements, Jean Baptiste Louis CARPENTIER, un homme de belle taille, 1 mètre 733 et dans la force de l’âge, s’était senti de plus en plus attiré par Marie Sophie, toujours célibataire, si bien que le 8 juillet 1826, elle eut un fils. L’affaire a dû faire jaser : Jean Baptiste Louis CARPENTIER, veuf depuis quelques semaines, n’apparaît pas. On n’avait même pas envisagé de prénom, on se contenta d’appeler l’enfant Joseph et on ne le fit baptiser qu’au bout de deux jours, ce qui est un peu tardif. Il est manifeste que cette seconde naissance a été malvenue mais pas reniée puisque Euphroisine CARPENTIER qui avait été marraine de sa nièce l’a été aussi de Joseph, son frère consanguin.

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    Durant toute cette période, Rosalie DUFLOT, la grand-mère paternelle, apparaissait bien en retrait. Problèmes conjugaux ou de santé, elle n’avait plus eu d’enfant depuis douze ans. Elle décédera à l’âge de quarante-quatre ans seulement le 16 mai 1826 à Vred.

    On imagine que les relations entre le père et son fils aîné en furent quelque peu altérées. Jean Baptiste Louis semble avoir reporté son affection sur Joseph, l’enfant adultérin qu’il voulait reconnaître bien que cela lui était légalement impossible. Obstiné, il parvint à résoudre son problème grâce à un subterfuge qui n’en constituait pas moins un faux et usage de faux en écriture publique. Le maire pourtant compréhensif hésitait à reporter la reconnaissance en marge de l’acte de naissance de Joseph. Mais la conscription approchait et il fallait bien trancher. De guerre lasse, il s’y résigna. Le curé, moins complaisant, avait fini par consentir au mariage religieux qui fut enfin célébré le 26 novembre 1840… sans entorse à la réalité.

    Épilogue

    Entre-temps, le tumulte s’était apaisé, la vie avait peu à peu repris son cours. Jean Baptiste François CARPENTIER, libéré des obligations militaires, était revenu au village. En 1830, il y épousait Marie Rose THUILLIEZ. Son père, bien que présent et consentant, n’a cependant pas signé l’acte de mariage. Euphroisine CARPENTIER mourut en 1832, âgée seulement de vingt et un ans. Jean Baptiste Louis, son père, et Jean Baptiste François, son frère, réunis, déclarèrent son décès. Les relations se sont ensuite normalisées comme le montre les mariages des deux frères.

    Au terme de cette enquête, tout est bien qui finit bien et il paraît raisonnable d’affirmer que Joseph est réellement fils de Jean Baptiste Louis et que ce dernier nourrissait une affinité particulière pour ce fils pourtant né fâcheusement.

    Il reste pourtant une question posée dès le début des recherches et restée sans réponse. Que s’est-il passé entre 1826 et 1840 ? Si les recensements avaient été conservés, on saurait si Jean Baptiste Louis et Marie Sophie Joseph avaient ou non vécu en concubinage et on comprendrait peut-être pourquoi aucune naissance n’a été trouvée après celle de Joseph.

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    Affaire brièvement évoquée dans le numéro 38 de « Douaisis-Généaloqie », revue du CEGD sous le titre : « Pères inconnus, enfants reconnus, enfants illégitimes ».

    Elle a ensuite été développée dans les numéros 34 et 35 de « Accord parfait », revue de l’association « ARPÈGE » sous le titre : « Faire parler les actes paroissiaux et d’état-civil ou Joseph DÉCARPENTRIES, légitimé tardivement, est-il bien fils de Jean-Baptiste CARPENTIER ? ».


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