• 057. Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES... (Un patronyme inusité)

     

    Il est des individus qui défient les plus fins limiers… 

    La thèse développée dans cet article ne satisfera pas ceux qui ne voient de solution que dans « un » acte à débusquer quelque part et la conclusion leur paraîtra osée. C’est pourtant le résultat d’une méthode qui a fait ses preuves [1]

    Il faut tout d'abord souligner que le développement de la généalogie et de l’informatique, en particulier les remarquables travaux quasi exhaustifs de Vincent LÉCUYER, tant sur GenNPdC que sur Geneanet, et ceux de Paul POVOAS sur Généalo ont grandement facilité et conforté cette enquête. Qu’ils en soient vivement remerciés ici.

    En effet, quand tous les couples et individus rattachables sont enfin reliés entre eux et qu’il ne reste que des familles éparses, il devient envisageable de s’appuyer sur des compatibilités suffisantes pour raccorder une famille venue d’on ne sait où avec une autre disparue sans laisser de traces 

     

    Un patronyme déconcertant

     

    L’acte de de mariage, en date du 22 mai 1730 à Alincthun, entre Pierre SAILLY, de Le Wast, et de Marie Anne LELEU, recèle une surprise. En effet, la mère du mariant se nomme MAÎTRECHARLES, patronyme totalement inusité !

    Les sobriquets, qui n’étaient pas rares, et le mot « maître » suivi d’un prénom évoquent d’emblée un nom usuel plus qu’un véritable patronyme.

    Inutile de préciser qu’au Wast, on ne détecte aucune trace d’une famille MAÎTRECHARLES… et pas davantage des SAILLY.

    C’est l’impasse.

    Raison de plus pour exploiter au maximum cet acte de mariage. Le regretté André DENIEUL disait que je trayais à fond les actes...

    Cliquez dans les images pour les agrandir.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    AD62, 5 MIR 022/1 Alincthun 1660-1853, 312/1545 

     

    Deux villages voisins

     

    Comme le veut la tradition, Marie Anne se marie dans sa paroisse d’Alincthun (Bellebrune, son secours) alors que Pierre est du Wast, à une bonne demi-heure de marche seulement.

    Situation courante qui n’appelle aucun commentaire particulier.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Au pas, au trot, au galop ! 

    La vitesse moyenne d’un cheval selon l’allure est respectivement de 7, 14 et 21 km/h environ. 

     

    Une mariante fort bien entourée

     

    L’examen des témoins fait apparaître qu’elle est accompagnée des hommes de sa famille : Jean (François) LELEU, son frère germain (même père et même mère),  Pierre MEURICE et Jacques (Marie) LELEU, ses neveux consanguins (du côté paternel) et Jean (MO)BREUX, son oncle maternel. 

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    On remarque qu’il a fallu faire le tri entre plusieurs Jean LELEU en tenant compte de leur âge ou de leur existence à la date de ce mariage, de leur degré de parenté avec les nouveaux époux et de leur signature.

     

    et un « rattaché » très esseulé

     

    Le mariant semble a priori bien seul.

    Pourtant, en dernier, après les proches du mariant et ceux de la mariante mais avant le curé figure la mention : « alexandre bernard pour mon perre ». Cet emplacement est généralement celui des amis et témoins étrangers aux familles.

    C’est sans surprise au Wast, paroisse du mariant, qu’est retrouvé Alexandre BERNARD.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Antoine BERNARD, laboureur, propriétaire, n’ayant pas jugé utile d’assister au mariage de Pierre SAILLY, a préféré dépêcher Alexandre, son second fils. Or ce dernier, né le 16 septembre 1713 au Wast, n’est âgé que de seize ans et demi. Il est mineur et ne peut signer que sur procuration de son père, réel témoin.

    Cette désinvolture est davantage celle d’un « maître » (employeur) du mariant, « lui tenant lieu de père en cette occasion » comme on peut le lire parfois, que celle d’un parent mais d’habitude, au moins, il fait acte de présence. On peut penser qu’il manifeste ainsi sa mauvaise humeur à la perspective de perdre un manouvrier rude à la tâche…

    Malheureusement, les recherches sur les SAILLY et MAÎTRECHARLES ayant tourné court, la preuve d’une absence de parenté entre ces familles et Alexandre BERNARD n’a évidemment pu être apportée.

    Quoi qu’il en soit, Pierre SAILLY nous apparaît bien seul. Or, autrefois, les gens n’étaient pas vraiment isolés. Excepté quelques étrangers venus de loin, les aventuriers, les marginaux, les ostracisés, rejetés par leur famille ou brouillés avec elle, voire les bannis de la société et ceux qui fuyaient la justice, tous les autres vivaient dans un réseau familial et relationnel plus ou moins protecteur.

    Parmi les esseulés, le cas le plus fréquent est celui des orphelins dispersés, souvent séparés de leurs frères et sœurs éventuels : jeunes enfants élevés chez leurs parrains et marraines respectifs, adolescents obligés d’aller travailler comme domestiques ou servantes au bourg, pas nécessairement le plus proche.

     

    Un couple plutôt mal assorti

     

    On aura aussi remarqué que, comme tous ses témoins, Marie Anne sait écrire correctement son nom tandis que Pierre se contente d’apposer une banale marque.

    L’inverse est plus courant.

    ◊ ◊ ◊

    Si l’on considère l’âge des mariants, elle vient d’avoir trente-deux ans puisqu’elle est née le 1er avril 1698 à Bellebrune. Cette date est confirmée par son décès le 17 juin 1760 à Bellebrune alors qu’elle est dans sa soixante-troisième année et elle est recoupée par son dernier accouchement, le 25 septembre 1742 à Alincthun, à l’âge de quarante-quatre ans et cinq mois.

    Pierre meurt le 23 janvier1764 à Bellebrune. Son acte de sépulture indique que le curé lui attribuait l’âge de soixante-deux ans. Faute d’acte de baptême, on en conclut qu’il serait né au plus tôt en janvier 1702 mais plus vraisemblablement en 1701. À son mariage, il était donc âgé de vingt-huit ans environ, soit quatre ans de moins que son épouse, contrairement aux usages qui privilégient un chef de famille un peu plus âgé que sa compagne.

    Tout séparait les mariants : un solide entourage familial ici ; un isolé là, bien que venu du village voisin ; le degré d’instruction et par conséquent le niveau social, l’âge,… Et si c’étaient justement les raisons de ce mariage ? 

     

    Une fille difficile à caser

     

    Compte tenu de son âge, Marie Anne a manifestement rencontré des difficultés à trouver dans sa paroisse un époux qui lui convienne à elle… et à son clan. Pour mémoire, les contrats de mariage étaient aussi appelés traités de mariage, comme un traité de paix entre royaumes avec mariage en garantie ! Il faut parfois prendre les mots et expressions au pied de la lettre !

    Vu la « petitesse du lieu », le cas est fréquent comme en témoignent les nombreuses demandes de dispenses de consanguinité conservées aux Archives départementales du Pas-de-Calais. En effet, la population d’un village est alors de 250 à 300 personnes en moyenne. Après décompte de la moitié des habitants du sexe opposé, des personnes du même sexe déjà mariées, des enfants et adolescents, des vieillards quoique…, des proches parents et, comme les princes n’épousaient les bergères que dans les contes, des différences sociales trop marquées sans oublier les chétifs, malingres, contrefaits et imbéciles (terme qualifiant autrefois l’idiot du village), les vieilles rivalités et animosités, les gens de mauvaise réputation et même les suspicions de protestantisme, il reste peu de possibilités pour se marier.

    ◊ ◊ ◊

    C’est le problème des LELEU, très nombreux dans le village et aux proches environs, qui constituent une tribu apparemment unie avec une nette tendance au repli sur elle-même, caractéristique des propriétaires, fort attachés à leurs terres.

    Pour preuve, de 1747 à 1767, quatre mariages consanguins auront lieu dans la famille LELEU dont celui de Jacques SAILLY, fils précisément de Pierre SAILLY et de Marie Anne LELEU avec Marie Catherine MOBREUX. Il faut noter que la consanguinité passait par les MOBREUX, la coupe étant pleine côté LELEU.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Extraits de la Dispense du 3ème au 3ème degré de consanguinité SAILLY-MOBREUX du 09 février 1767 AD62,

    1G874 (G240) pièce 13

    On remarque que la branche de la mariante se trouve à gauche du tableau généalogique, place occupée habituellement par celle de son futur, particularité qui témoigne de la considération relative accordée par le curé aux MONBRUN et aux SAILLY, arrivés plus tardivement au village et probablement moins aisés voire moins généreux avec l’Église.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Mariage desdits SAILLY-MOBREUX le 02 mars 1767 à Bellebrune AD62, 5 MIR /104/1 p. 528 BMS

    On remarque aussi avec quel luxe de détails sont présentés les protagonistes : suppliants et témoins pour la dispense, mariants et témoins pour la bénédiction nuptiale.

     

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Jacques SAILLY et Marie Catherine MOBREUX et leurs témoins  

    Par la suite, dans d’autres actes, le même souci de préciser les liens de parenté prouvera que le curé, qui rencontrait déjà des difficultés à dresser l’arbre généalogique des LELEU (Cf. ci-dessous le mariage en 1751-1752 de Marc LELEU avec Marie Jeanne LELEU), faisait très attention pour s’y retrouver.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Toutes ces unions consanguines attestent amplement que Marie Anne LELEU était effectivement apparentée avec une bonne partie du village. 

     

    Un besoin de « sang neuf »

     

    Si la famille de Marie Anne se laisse appréhender, il n’en est pas de même pour celle de Pierre, cet OMNI (Objet Mariant Non Identifié) bien que les noms de ses père et mère soient connus…

    Alors que penser à ce stade des recherches ?

    Il semble acquis que Pierre était esseulé. Orphelin sans famille ? Brouille familiale ? Si opposition à ce mariage avantageux pour lui il y eut, ce ne pouvait être, pour d’obscures raisons, que du côté de Pierre puisque les LELEU lui ouvrent grand les bras.

    En revanche, il est certain que le curé du Wast le connaissait bien et depuis suffisamment longtemps pour être certain que cet homme de 28 ans était encore célibataire. En conséquence, il a délivré une autorisation de les marier à son confrère d’Alincthun. S’il avait eu le moindre doute, il se serait renseigné auprès du curé du lieu de baptême et, le cas échéant, auprès des armées, ce qu’il aurait scrupuleusement noté pour montrer à son évêque qu’il s’acquittait correctement de ses responsabilités.

    La famille, tant paternelle que maternelle de Pierre étant introuvable au Wast, il pourrait donc être venu y travailler dès l’adolescence. Peut-être même y a-t-il été élevé ?

    On commence cependant à comprendre les circonstances de ce mariage : un jeune homme, probablement sérieux et travailleur, est d’autant plus facilement agréé par une famille paysanne qui avait besoin de « sang neuf » qu’il manque apparemment de parents, ce qui facilitera son intégration dans une tribu qui devra par la suite recourir aux mariages consanguins pour maintenir sa cohésion, limiter le nombre d’héritiers et… éviter le fractionnement et la dispersion de ses terres ou pour reconstituer le pré carré démembré par des partages successoraux ! Il est probablement plus pauvre mais l’avantage est qu’il n’est pas en position d’exiger une dot conséquente et il apporte une appréciable force de travail.

    Quoi qu’il en soit, le jeune couple vit à Alincthun où Pierre SAILLY deviendra fermier ou laboureur.

    Six enfants naissent. 

     

    Deux sœurs de Pierre SAILLY à Colembert et à Selles

     

    Grâce aux baptêmes, on découvre que Pierre a deux sœurs.

    Le 25 février 1731 à Alincthun, leur fils Pierre SAILLY a pour marraine « Marie Jeanne SAILLY, sa tante Maternele de la paroisse de Colembert » qui met sa marque faute de savoir écrire. Le curé s’embrouille dans l’expression des relations de parenté : il faut bien évidemment lire « paternelle ».

    L’enfant décédera le 23 mars 1731 à l’âge d’un mois à peine.

    Un autre Pierre lui succédera le 26 mai de l’année suivante mais ses parents ne reconduiront pas les parrain et marraine (par superstition ?), préférant se rabattre sur des habitants d’Alincthun.

    Le 14 novembre 1734 à Alincthun, Jean Marie SAILLY a pour marraine « Marie SAILLY, sa tante paternele de la paroisse de Selle » qui ne sait pas écrire non plus comme il fallait s’y attendre. Le curé a retrouvé sa maîtrise du vocabulaire… 

    On oriente donc les recherches sur Colembert (Nabringhem, son secours) et sur Selles.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Les résultats sont décevants : à Colembert, on ne trouve absolument rien !

    Ce cas est fréquent.

    On en conclut que Marie Jeanne SAILLY y vivait en célibat, probablement comme servante chez un laboureur ou un aubergiste… Mariée, avec ou sans enfants, elle serait apparue sans tarder dans les registres comme marraine dans sa belle-famille. Marque de bienvenue à une nouvelle « rattachée ». 

    ◊ ◊ ◊

     Mais à Selles, parmi quelques SAILLY, on trouve le baptême le 15 janvier 1691 d’une Marie SAILLY, fille de Philippe SAILLY et… de Jeanne LE FEBVRE, sa femme ! 

    Une sœur consanguine de Pierre SAILLY-MAÎTRECHARLES, peut-être ?

    Se pourrait-il que ce soit elle qui demeurait toujours à Selles en 1734 ?

    Remontant le temps, on lui trouve un frère Philippe SAILLY-LE FEBVRE, né le 14 et baptisé le 15 juin 1689.

    C’est tout !  

     

    Élargir le cercle des recherches

     

    Ces pistes étant épuisées, il reste à élargir le cercle géographique des recherches, à commencer par Brunembert parce qu’il est le secours de Selles. Ces deux paroisses ont d’ailleurs fait registres communs pour certaines périodes.

    On découvre sans surprise que Philippe SAILLY et Jeanne LEFEBVRE y ont été mariés le 16 octobre 1684 mais par le curé de Selles.

    Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES...

    Mention de Michel LE FEBVRE et de Robert COUSIN, témoins non repris sur la copie.

    À rapprocher au besoin de Pierre COUSIN, parrain le 15 juin 1689 de Philippe SAILLY, la marraine étant une autre Jeanne LE FEBVRE, cette homonymie révélant souvent un cousinage, ici avec l’accouchée.

    Un premier enfant, Philippe SAILLY-LE FEBVRE, ne va pas tarder à naître le 16 janvier 1685. Il sera baptisé le lendemain et aura Charles LE FEBVRE pour parrain et Margueritte LE FEBVRE pour marraine.

    On en déduit que la famille LE FEBVRE n’est pas loin…

    La naissance d’un frère cadet aussi prénommé Philippe, déjà trouvée en 1689 à Selles, laisse supposer que ce premier né est décédé en bas âge.

    Effectivement, il est mort le 19 mars de la même année.

    Il faudra absolument savoir qui est ce Charles LEFEBVRE qui pourrait bien être le « Maître Charles » recherché…  

    Mais pour l’instant, on évite de se disperser et on poursuit la recherche des enfants du couple SAILLY-LE FEBVRE.

     

    La fratrie de Pierre SAILLY retrouvée ? 

     

    Un deuxième enfant, Jean SAILLY-LE FEBVRE, le suit le 03 octobre 1686.

    Les baptêmes de Philippe et de Marie, les 3ème et 4ème enfants ont déjà été trouvés dans les registres de Selles en 1689 et 1691.

    Retour à Brunembert où un 5ème enfant est… Marie Jeanne SAILLY-LE FEBVRE, née et baptisée le 12 juin 1695.

    Il peut s’agir de la marraine de l’enfant né en 1731 à Alincthun.

    Et, le 09 février 1701, est né et baptisé Pierre SAILLY… lui aussi fils de Philippe et de… Jeanne LE FEBVRE

    Se pourrait-il que ce soit Pierre SAILLY-MAÎTRECHARLES ?

    On a bien Pierre, né comme prévu en 1701 et ses sœurs Marie et Marie Jeanne, tous enfants de Philippe et de Jeanne LE FEBVRE alors qu’on s’attendait à un remariage de Philippe avec Marie MAITRECHARLES.

    Deux pères portant le même prénom, deux fratries de trois enfants parfaitement homonymes même si les prénoms sont banaux, à la même époque, l’un d’eux né la même année, le tout en un lieu indiqué par un indice, cela constitue un solide faisceau de compatibilités malgré les prénom et nom de la mère, nom qui laisse par ailleurs perplexe…

    Si deux familles aussi semblables vivaient à la même époque dans un aussi petit village, les BMS refléteraient cette situation mais il n'en est rien.

    L’expérience montre qu’il ne faut jamais abandonner une piste prometteuse au premier grain de sable, à la première déception.

    MAÎTRECHARLES versus LEFEBVRE  

    057. Énigmatique Marie MAÎTRECHARLES... (Un patronyme inusité)