• Stratégies matrimoniales - Le mariage, une bonne affaire ?

    L’affaire – qui compte pas moins de 51 pièces – se passe à Caudry en 1787. Nicolas RÉMY est bien marri : il était enfin parvenu à épouser Alexandrine LACOURT ou DELACOURT, fille d’Henri, qu’il convoitait depuis vingt ans (L’histoire ne dit pas s’il l’avait repérée au berceau ou si elle était d’un âge plutôt avancé…). Tout s’était apparemment passé au mieux : un contrat de mariage avait été passé devant notaire, le père d’Alexandrine avait promis une dot qu’il avait effectivement versée à son gendre « sitôt le mariage consommé » selon l’usage… C’est alors que la situation s’est gâtée…

    Alexandrine est repartie vivre chez son père sans autorisation aucune des autorités religieuses ce qui aurait « causé un grand scandale » mais plus encore fait beaucoup jaser. Aux dernières nouvelles, invoquant des violences, elle aurait intenté une demande de séparation de corps et d’habitation* devant les juges de l’officialité de Cambrai** !

    Nicolas, qui semble être un brave homme, en est abasourdi et tout mortifié. Il cherche à comprendre.  Apercevant sa femme glaner dans un champ, il en profite pour aller à sa rencontre… L’entretien tourne court : Alexandrine se retrouve au sol les quatre fers en l’air, la coiffe de travers, se relève en vociférant et part en se tapant sur les fesses et en criant : « Viens-y si… » sans que quelques témoins qui travaillaient leur terre puissent décrire ce qui s’est exactement passé.

     

    Nicolas décide alors de rencontrer son beau-père en vue d’obtenir quelque explication. Pour ce faire, il revêt son bel habit et va frapper à l’huis mais bon-papa est absent et c’est Robert, frère d’Alexandrine qui ouvre… Sans ménagements, Nicolas se retrouve projeté sur le talus et comme par malchance il a plu fortement, le pauvre repart chez lui couvert de boue… Les villageois sont consternés : « Un si bon habit tout gâché ! ».

    Les distractions étant rares au village, ces épisodes excitent la curiosité… On rappelle que la sœur aînée d’Alexandrine n’a pas eu de dot pour son mariage quelques années auparavant, suggérant que son époux serait en droit de réclamer…

    La justice, avec plus de célérité que de nos jours, se met en branle. Les témoignages, dont celui du vicaire de Caudry, sont contradictoires, chacun semblant réagir selon ses liens de parenté ou plus simplement ses affinités voire des relents de vieux conflits. Pour la plupart, il en ressort que ceux qui croient savoir préfèrent observer une évidente réserve tandis que les autres colporteraient des ragots. Quoi qu’il en soit, l’affaire reste nébuleuse.

    Certes, Nicolas avait bien constaté que sa femme fouillait trop à son goût leur maison et il avait jugé plus prudent de mettre la dot en lieu sûr… Est-ce pour cette raison qu’Alexandrine s’était montrée querelleuse, insultante, injurieuse ? Lui, estimant avoir fait preuve de bonne volonté et de saine gestion, se plaint de ne pas être payé en retour, trouvant son épouse « Insensible a Son amitié et a Ses Complaisances », et il se sent atteint dans sa réputation.

    Les relations entre les époux se dégradent si rapidement qu’Alexandrine réclame la restitution de son port de mariage et de son coffre… Elle a probablement remporté son coffre avec tout son contenu mais sans sa dot !  

    Peu à peu, les juges parviennent à faire émerger des éléments nouveaux. Henri DELACOURT n’est pas aussi aisé qu’il y paraissait : il ne s’est pas enrichi récemment, il est même endetté et plus encore aux abois car il doit rembourser une obligation***… égale au montant de la dot de sa fille ! Le tour de passe-passe était ingénieux mais fort simple : il empruntait discrètement puis faisait savoir qu’il verserait une dot, la versait effectivement, s’arrangeait pour que cela se sache et demandait à sa docile fille de la récupérer pour qu’il puisse rembourser. Le père DELACOURT et sa fille ont donc sciemment berné Nicolas RÉMY ! Ils n’avaient pas prévu le petit grain de sable…

     

    058. Stratégies matrimoniales -

     

    Il ne leur restait qu’une seule solution : faire patienter le prêteur par tous les moyens (et on peut faire confiance au rusé matois) et envenimer la situation entre les nouveaux époux pour obtenir au plus vite une séparation de corps (et éviter autant que faire se peut une grossesse) et de biens pour obtenir la restitution de la dot afin de rembourser l’obligation et éviter une déshonorante vente judiciaire !

    Mais pourquoi avoir pris tant de risques ? Sauf à juger leur victime plus naïve qu’elle ne l’était, il était évident que cette arnaque était vouée à l’échec. C’est que le mariage d’Alexandrine était la phase préparatoire à celui de Robert. En effet, le but était de faire illusion sur la situation financière de la famille, de faire passer le fils pour un beau parti afin qu’il puisse contracter une union avantageuse avec une héritière ou une bourgeoise. Père, filles et fils, toute la famille aveuglée par sa cupidité était donc complice pour arnaquer de nouveau sans envisager que plus ils viseraient haut dans l’échelle sociale, plus ils se heurteraient à des gens avisés qui ne se laisseraient pas facilement abuser par une dot fictive et surtout pas impunément. 

    Les juges ont maintenant une vision parfaitement nette de l’affaire. Il leur reste à délibérer sur la demande de « séparation de corps et d’habitation ». Ce sont des juges religieux qui n’oublient jamais de rappeler aux fiancés et aux époux désunis que « Tu quitteras ton père et ta mère et tu ne feras qu’une seule chair… », que les liens du mariage sont sacrés puisque « nul ne peut désunir ceux que Dieu a unis ». Ils sont cependant conscients qu’il est présentement impossible de faire cohabiter Nicolas et Alexandrine pour qu’ils puissent œuvrer ensemble « à leur salut » tant qu’elle sera sous l’influence de son père, responsable de tout. Ils vont donc entreprendre de « laver le cerveau » d’Alexandrine : la séparation est certes accordée pour trois ans mais la demanderesse devra séjourner un an**** dans un couvent aux frais de son époux,… détenteur de la dot ! Quant au père, qu’il se débrouille pour se sortir du pétrin dans lequel il s’est mis lui-même. Seule gagnante, l’Église !

     

    AD59 Cumulus RDC 235/29

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    * Autrefois appelée « divorce », la séparation de corps et de biens mettait définitivement fin à la vie commune ou pour une période limitée mais renouvelable sans pour autant permettre un remariage. Il laissait ainsi la possibilité de se réconcilier. Après la Révolution et surtout avec l’avènement de notre moderne divorce, il a subsisté jusqu’au milieu du XXe siècle pour « rester dans l’Église » et maintenir les apparences puisqu’après quelques années, il pouvait, à la demande d’un des époux, être converti en un vrai divorce autorisant alors une nouvelle union dans la discrétion... Subtile nuance entre « demander le divorce » et « être divorcé(e) » à laquelle tenaient beaucoup les pieuses personnes.

    ** Cf. l’article 056. Une très instructive querelle de succession

    *** Prêt à court terme, voire à très court terme. On y avait recours pour « dépanner » dans l’attente d’une proche rentrée d’argent telle la vente des excédents de récolte.

    Les prêts à long et très long terme se faisaient sous forme de rente garantie pour le crédirentier sur des biens immobiliers. L’emprunteur payait chaque année une somme convenue correspondant à nos modernes intérêts. De durée généralement illimitée, la rente était ou non remboursable. Sa meilleure utilisation était d’acheter des terres ou des maisons pour constituer ou accroitre son patrimoine. À ne pas confondre avec un bail de terres !

    **** Il est probable que le montant de la dot n’excèdait pas une année de pension dans une congrégation religieuse…

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    Illustration :

    Jan STEEN (1626, Leyde, 23 février 1679, Leyde)"Le Choix entre le Vieux et le jeune ou La Demande en mariage" (1661-1663), peinture flamande, Musée national de Varsovie. 

    Ce tableau peut tout aussi bien représenter un père et son fils usant de leur autorité sur leur fille et soeur.

     


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